Designers contemporains, Expositions passées, Frédéric Dedelley, Nicolas Le Moigne, Tobias Schäfer, Valentin Loellmann

Édition limitée | Dedelley, Le Moigne, Loellmann, Schäfer

Frédéric Dedelley, Objet lumière N°1, Glassworks

ÉDITION LIMITÉE I
FRÉDÉRIC DEDELLEY, NICOLAS LE MOIGNE, VALENTIN LOELLMANN, TOBIAS SCHÄFER
Exposition du 26 avril au 22 juin 2013

Le Bauhaus a remis en question la distinction entre les disciplines créatives, ainsi l’art, le design et l’architecture  devaient se concevoir comme un tout sans échelle de valeur. Ce faisant le Bauhaus a posé le jalon de la série et de la production industrielle en art. Une étape importante qui réunit l’art et le design dans une réflexion et dans un mode de production similaire, ce n’est donc pas étonnant que le marché du design finisse par rejoindre celui de l’art et développe à son tour des stratégies de raréfaction.

L’exposition édition limitée I  à la galerie Kissthedesign réunit quatre designers contemporains, Frédéric Dedelley, Nicolas Le Moigne, Valentin Loellmann et Tobias Sebastian Schäferqui, parfois à côté d’une production industrielle, abordent la création en édition limitée, voire la pièce unique. En effet, les travaux de ces designers offrent un bel aperçu des différentes approches créatives qui sous-tendent le marché du design de galerie.

La production en édition limitée, même si elle peut en emprunter les techniques, se développe en marge de la production industrielle, et de sorte permet aux designers des expérimentations et des réflexions libérées de la primauté de la fonction et des impératifs de la production de masse.
Bien que le design ait déjà commencé à entrer en galerie dans les années 50 avec la galerie Steph Simon à Paris et que dans les années 80, le groupe Memphis obligeait une sérieuse remise en question du beau et du fonctionnel dans le design, le phénomène du design en édition limitée au même niveau que certaines œuvres d’art reproductibles est assez récent.
Il semblerait que la crise ait encore accru la demande des collectionneurs pour du design en peu d’exemplaires, fabriqué localement par des artisans haut de gamme, voire de la main du designer même. Une certaine recherche de sens également qui au delà du matériel s’étend au concept, troublant ainsi la limite entre design (table, chaise, lampe) et objet d’art.

L’exposition met en lumière deux sortes de profils actifs sur la scène du design de galerie, même si, au gré des projets, les contours sont évidemment poreux.

Les designers Frédéric Dedelley et Nicolas Le Moigne ont la double pratique de la production en série et de l’édition limitée, ils produisent autant pour les grands éditeurs (Atelier Pfister, Eternit, Wogg, Inch furniture, etc.) que pour les galeries (Helmrinderknecht, Libby Sellers, etc.).

Le vase Lévitation (éd. Limitée à 8 ex., 2012 pour Helmrinderknecht) de Nicolas Le Moigne par exemple est un petit chef d’œuvre technique, ce vase en céramique semble flotter au-dessus de son support et tient en équilibre comme par magie sur une base arrondie. Nicolas Le Moigne repousse les limites de forme et de matériaux et emprunt le vase d’une poésie nouvelle.

La lampe Slip dessinée pour la galerie londonienne Libby Sellers (éd. Limitée à 12 ex.) reprend le mode de production des Trash cube produits en série pour le fabricant suisse Eternit, où Nicolas Le Moigne récupérait une partie des déchets d’Eternit, réhabilitant les rebuts laissés par les ouvriers en œuvre d’art.
Dans les projets Slip composés d’un tabouret et d’une lampe, Nicolas Le Moigne va plus loin et conserve la trace de fabrication, rien n’est jeté, les résidus d’Eternit pris dans le moule intègrent le produit fini et influencent la forme. Il n’y a plus de déchets, l’imperfection en vient même à définir l’unicité de chaque pièce.

Les productions de Frédéric Dedelley pour les galeries semblent, quant à elles, interroger autant qu’exposer leur propre statut d’objets rares et luxueux.

La lampe Objet Lumière N°1 dessinée par Frédéric Dedelley en 2011 pour la collection Glassworks Editions de Matteo Gonet (éd. Limitée à 8 ex.) combine la technologie led avec la beauté de la tradition de la verrerie, parfaitement manufacturée, elle s’apparente à de la haute joaillerie et exprime avec panache son statut d’objet de luxe.

Ses Objets Mélancoliques N°2-9 (éd. Limitée à 6 ex., 2011 pour la galerie Helmrinderknecht) se posent d’emblée dans un axe temporel et historique. Travaillée de manière artisanale et dans un alliage de bronze et de laiton, cette série d’objets, vases, coupelles, a tout de la relique archéologique, même la patine. Mais les formes géométriques simples et contemporaines projètent les canons esthétiques du 21e siècle à l’échelle des civilisations.
Le design opère ici un travail auto-réflexif, comme il a été initié en art au XXe siècle.

Valentin Loellmann et Tobias Schäfer quant à eux ne travaillent pas pour l’industrie, ils ne sont pas édités et pour cause, ils façonnent eux-mêmes, de manière artisanale, chacune de leur pièce unique. S’ils partagent avec Le Moigne et Dedelley les recherches conceptuelles sur les matériaux, la fonctionnalité est parfois absente de leur réflexion.

Valentin Loellmann est un bel exemple de ce que le marché du design de galerie a à offrir. Ses travaux exposés dans de prestigieuses galeries internationales (Gabrielle Ammann, Cologne, Galerie Gosserez, Paris, etc.) sont fabriqués dans son atelier avec une approche créative très libre. Il aborde les matériaux comme des organismes vivants, par exemple le bois représente pour lui l’opportunité d’une fusion avec d’autres éléments. Une sorte d’assemblage hétéroclite qui va donner la personnalité de chaque pièce.

Valentin Loellmann est loin des questions liées à l’objet manufacturé, ses objets, tables, cabinets, tabourets, peuvent évidemment être utilisé, mais il arrive que l’univers proposé par le designer prenne le pas sur la fonction de l’objet. Ainsi il développe ses cabinets m. & mme. comme une famille qui s’agrandit de 10 nouveaux membres chaque année et tisse des liens narratifs au sein de cette collection, comme s’il en parcourait, autant qu’il en définit, l’arbre généalogique. Ces allers-retours dans le temps apparaissent également dans sa série Kruk où il combine en puzzle des planches en bois de vieux bateaux qu’il solidifie dans une peau en polyester.

Tobias Schäfer est le seul parmi les quatre designers à avoir une formation de beaux-arts sans rapport avec le design de produit. Il est venu au design par l’installation et sa relation à l’art contemporain est omniprésente dans sa production. Tobias Schäfer se sert d’un catalogue de formes récurrentes, soit des formes géométriques polygonales colorées, qu’il étale dans des séries, où chaque pièce unique peut compléter ou commenter une autre pièce de la même famille. On y ressent parfois comme un certain pastiche de la production en série justement!
Ce qui intéresse Tobias Schäfer n’est en effet pas de produire des pièces identiques, mais de les connecter entre elles dans un contexte narratif et conceptuel convaincant.
La série Sticks évoque parfaitement la démarche actuelle de Tobias Schäfer: ce sont des objets multifonction, des sièges-tables ou des sculptures, avec des formes répétitives auxquelles il intègre le processus artistique du hasard. En effet, la base est composée de bâtons de bois identiques qu’il va mettre en mouvement avant que la colle ne les fige.
Dans un esprit très Ready-made, Tobias Schäfer récupère tout, autant ses propres formes que des éléments de mobilier vintage ou antique. Il se sert du mobilier préexistant comme d’une incroyable surface d’expérimentation où il finit par complètement libérer le meuble de base de sa série et parfois même de sa fonction première.

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